
À compter du 11 janvier 2027, une directive européenne interdit aux banques établies hors de l’Union d’offrir des services bancaires de base — dont la collecte de dépôts — aux clients qui y résident, à moins d’y tenir une succursale agréée.
Ce précédent d’extraterritorialité bancaire pourrait-il traverser l’Atlantique, porté par la stratégie d’alignement réglementaire avec l’Europe de Mark Carney? Analyse.
La directive (UE) 2024/1619 — la « CRD VI » (Capital Requirements Directive VI), adoptée le 31 mai 2024 et qui modifie la directive 2013/36/UE, la loi bancaire de référence de l’Union — introduit un nouvel article 21c.
À partir du 11 janvier 2027, une « entreprise de pays tiers » (une banque établie hors UE/EEE) ne peut plus fournir de « services bancaires de base » à des clients « établis ou situés dans l’Union » sans disposer d’une succursale agréée — ou d’une filiale — dans l’État membre concerné. Les services visés comprennent notamment la collecte de dépôts et l’octroi de crédits.
Le calendrier est déjà bien entamé:
Des exemptions étroites existent, notamment pour certains services rendus à des institutions financières de l’UE, sous conditions — l’Autorité bancaire européenne a publié un rapport technique sur ces cas.
Point crucial: le critère de rattachement, c’est le lieu où le client est « établi ou situé » — pour un particulier, sa résidence, pas sa nationalité. Un citoyen européen vivant au Canada n’est pas visé ; un Canadien vivant à Lisbonne, à Paris ou à Berlin, si.
C’est le message qu’a fait circuler le compte X @wilderko — un cabinet qui vend, précisément, des services d’établissement de résidence au Paraguay, en Uruguay ou au Panama. L’intérêt commercial est à noter ; les faits juridiques cités, eux, sont exacts et confirmés par les analyses des grands cabinets d’avocats (Skadden, McCann FitzGerald, Squire Patton Boggs).
Premier effet, concret et imminent: les Canadiens résidant dans l’UE — expatriés, étudiants, retraités, nomades numériques — voient leur accès aux services bancaires non européens se refermer. Leurs banques canadiennes, américaines ou suisses devront avoir une succursale agréée dans leur État de résidence pour continuer à les servir, ou devront restreindre la relation. Depuis le 11 juillet 2026, tout nouveau contrat (nouveau compte, nouveau produit) conclu par un résident de l’UE avec une banque sans présence locale est déjà visé. Ouvrir un compte neuf auprès d’une banque canadienne ou d’une fintech comme Wealthsimple — qui ne détient pas de licence bancaire européenne — deviendra impossible sans implantation agréée.
Deuxième effet, moins visible mais plus lourd: le précédent. Une grande juridiction vient d’établir que votre résidence détermine quelles banques ont le droit de vous servir, où qu’elles soient établies.
Précisons d’abord ceci: Mark Carney n’a jamais proposé de copier l’article 21c, et aucun projet de loi canadien ne s’en inspire. Ce qui suit est une analyse de trajectoire, pas un fait accompli.
Mais la trajectoire est parlante. Carney, premier ministre du Canada depuis mars 2025, est l’ancien gouverneur de la Banque du Canada (2008-2013) et de la Banque d’Angleterre (2013-2020), président du Conseil de stabilité financière de 2011 à 2018 — l’instance où s’est négociée l’harmonisation mondiale des règles bancaires de Bâle III — et ancien envoyé spécial de l’ONU pour le climat et la finance. Son credo, constant depuis vingt ans: la convergence réglementaire mondiale, et l’alignement avec Bruxelles comme stratégie d’accès au marché européen.
Les mécanismes d’importation du droit européen existent déjà au Canada: le comité de coopération réglementaire du CETA avec l’UE ; une taxonomie des investissements « durables » calquée sur celle de l’Europe ; l’adoption des normes internationales de divulgation climatique (ISSB) qui convergent avec la directive européenne CSRD ; la tarification du carbone pensée pour être compatible avec le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l’UE. Sur la finance verte et les données, Ottawa importe déjà massivement les normes de Bruxelles — c’est ce qu’on appelle l’effet Bruxelles, et il fonctionne à sens unique.
L’article 21c n’est pas une anomalie: c’est la suite logique d’une philosophie où la souveraineté réglementaire de l’UE s’étend à quiconque veut faire affaire avec ses résidents. Un gouvernement canadien formé dans cette culture de convergence, face à une pression politique pour « protéger les épargnants » ou « encadrer les fintechs étrangères », disposerait de tous les précédents et de tous les mécanismes pour importer une règle du même type.
Il y a d’abord une ironie: le Canada a déjà, depuis longtemps, un régime plus restrictif que celui que l’UE vient d’adopter. En vertu de la Loi sur les banques, toute banque étrangère doit être autorisée à opérer ; les succursales de banques étrangères (annexe III) ne peuvent pas accepter de dépôts de détail — les dépôts inférieurs à 150 000 $ leur sont interdits — et pour servir les particuliers, une banque étrangère doit créer une filiale canadienne (annexe II) (guide du BSIF). L’Europe ne fait donc que rattraper le Canada sur ce terrain précis. La menace n’est pas là.
La menace, c’est l’extension du principe « votre résidence détermine votre banque »:
La directive (UE) 2024/1619 s’applique dans cinq mois.
Deux choses à surveiller dès maintenant: d’abord, comment les banques canadiennes traiteront leurs clients résidant dans l’UE — les avis de résiliation tomberont avant janvier 2027 ; ensuite, toute déclaration de Carney ou de son gouvernement sur l’« harmonisation réglementaire » avec l’Europe en matière financière.
Le précédent est posé. Il ne demande qu’à être copié.
Sources: texte de la directive (UE) 2024/1619 sur EUR-Lex ; rapports et analyses de l’ABE, Skadden, McCann FitzGerald, Squire Patton Boggs, K&L Gates ; Loi sur les banques et guide du BSIF sur les succursales de banques étrangères.