Potasse canadienne: qui possède la filière et qui en retire les profits?

Le Canada est le premier exportateur mondial de potasse. Mais à qui appartiennent les entreprises qui l’extraient et la vendent? Pour savoir qui profite de cette ressource, il faut distinguer la propriété du sous-sol, celle des sociétés minières et la destination de leurs profits.

Le Canada représentait 38,7% des exportations mondiales de chlorure de potassium en 2024, selon Ressources naturelles Canada. Ce type de potasse, principalement utilisé comme engrais, donne à la Saskatchewan une place majeure dans l’approvisionnement agricole mondial.

Mais une question mérite d’être posée: quand la potasse canadienne est vendue, qui reçoit l’argent?

La ressource est en Saskatchewan; les entreprises ont leurs propres propriétaires

La potasse dans le sous-sol de la Saskatchewan est une ressource relevant de la province. Le gouvernement accorde des droits d’exploitation et perçoit des redevances et prélèvements miniers. Cela ne signifie toutefois pas que la province possède les entreprises qui exploitent les mines.

Les deux grandes sociétés de la filière sont Nutrien et Mosaic. Une analyse de la Johnson Shoyama Graduate School of Public Policy estime qu’elles ont contrôlé ensemble plus de 90% de la production de potasse en Saskatchewan depuis la création de Nutrien. L’allemande K+S exploite également une mine dans la province et vend sa production indépendamment de Canpotex.

Nutrien est une société canadienne dont les actions sont cotées aux Bourses de Toronto et de New York. Mosaic est une société américaine cotée à New York, comme l’indique sa documentation déposée auprès de la commission américaine des valeurs mobilières. Toutes deux appartiennent à leurs actionnaires: ni l’une ni l’autre n’appartient en bloc à la population canadienne.

Canpotex: la société qui vend à l’étranger

Pour vendre leur potasse sur les marchés d’outre-mer, Nutrien et Mosaic passent par Canpotex. Cette dernière confirme que ses deux actionnaires la détiennent à parts égales: 50% pour Nutrien et 50% pour Mosaic. Canpotex n’est donc pas une société d’État mais une entreprise commerciale appartenant aux deux producteurs.

Canpotex commercialise et livre leur potasse à des clients internationaux. Il faut toutefois distinguer ce circuit des ventes réalisées au Canada et aux États-Unis: Canpotex n’est pas le vendeur de toute la potasse produite par Nutrien et Mosaic.

Le transport fait aussi partie de cette chaîne commerciale. Au port de Vancouver, le terminal Neptune charge notamment de la potasse destinée à l’exportation. Une société affiliée à Canpotex, Canpotex Bulk Terminals Limited, compte parmi les propriétaires du terminal. L’autre propriétaire nommé par Neptune est Elk Valley Resources, une entreprise de charbon métallurgique: être copropriétaire du terminal ne lui donne pas la propriété des mines de potasse de Nutrien ou de Mosaic.

Selon Glencore, Elk Valley Resources appartient à 77% à Glencore, à 20% à Nippon Steel et à 3% à POSCO. Ces pourcentages concernent Elk Valley Resources, pas Canpotex ni la filière canadienne de la potasse.

Qui reçoit les bénéfices?

Une vente de potasse ne se transforme pas entièrement en profit. Elle sert aussi à payer les employés, les fournisseurs, le transport, les investissements, les impôts et les prélèvements liés à la ressource. Une fois ces coûts pris en compte, les bénéfices des sociétés minières peuvent être réinvestis, conservés ou retournés à leurs actionnaires, notamment par des dividendes ou des rachats d’actions.

C’est ici qu’il faut distinguer le lieu où se trouve la ressource du lieu où vivent les propriétaires des actions. Nutrien est une entreprise canadienne mais ses actions peuvent appartenir à des investisseurs canadiens comme étrangers. Mosaic est américaine et compte, elle aussi, des actionnaires dispersés.

Dans son étude sur la potasse saskatchewanaise, l’économiste Erin Weir estime que les investisseurs américains et d’autres pays détiennent la majorité des actions de Nutrien et que la participation canadienne dans Mosaic est inférieure à 2%. Il s’agit des estimations de l’auteur et non d’une liste exhaustive de tous les bénéficiaires finaux des profits.

Il faut également éviter un raccourci fréquent: lorsqu’un grand gestionnaire de fonds apparaît parmi les actionnaires d’une société, il peut gérer ces actions pour le compte de nombreux clients. Son nom dans un registre ne veut pas dire qu’une seule personne encaisse personnellement tous les revenus associés à cette participation.

Que reçoit la population canadienne?

Les retombées ne vont pas seulement aux actionnaires. La filière crée des emplois, achète des biens et services et génère des recettes publiques. Le gouvernement de la Saskatchewan évalue les ventes de potasse de la province à 9,3 milliards de dollars canadiens en 2025. Ce chiffre représente la valeur des ventes et non le bénéfice net des entreprises.

L’analyse publiée par la Johnson Shoyama Graduate School of Public Policy, reprenant des données de l’industrie pour 2024, fait état d’environ 1,1 milliard de dollars canadiens versés aux employés, 2,2 milliards aux fournisseurs locaux et 1,2 milliard à l’ensemble des gouvernements. Ces montants représentent des formes différentes de retombées économiques; ils ne doivent pas être additionnés et présentés comme des profits distribués aux citoyens.

La Saskatchewan prévoit pour sa part 941 millions de dollars canadiens de revenus liés à la potasse pour 2026-2027, selon son budget provincial. Le débat sur la part que devrait recevoir la population par rapport aux entreprises et à leurs actionnaires est donc légitime. Mais pour le mener correctement, il faut comparer des données de même nature: ventes, bénéfices, redevances, impôts et dividendes ne sont pas interchangeables.

La Saskatchewan détient la ressource dans son sous-sol. Nutrien et Mosaic exploitent la majeure partie de la potasse provinciale. Leur entreprise commune, Canpotex, vend leur production destinée aux marchés d’outre-mer. Les profits qui reviennent aux entreprises profitent ultimement à leurs actionnaires, au Canada comme à l’étranger.

Les Canadiens bénéficient aussi de cette activité par les emplois, les contrats et les recettes publiques. Dire que « la potasse est canadienne » ne signifie pas que tous les profits de sa vente reviennent aux Canadiens. C’est cette différence entre propriété de la ressource et propriété des entreprises qui permet de comprendre qui profite réellement de la filière.

Claude Gélinas

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