
Le Québec fait face à une accumulation de dérapages dans plusieurs grands projets informatiques du réseau de la santé.
Les cas du Dossier santé numérique (DSN), du Système d’information en finances et approvisionnement (SIFA), du portail Votre Santé et de l’orchestrateur de rendez-vous illustrent des problèmes de planification, de gouvernance, de contrats et d’évaluation des coûts.
Les montants ne représentent pas nécessairement quatre « dépassements » strictement comparables: dans certains cas, il s’agit d’un budget officiellement révisé; dans d’autres, d’estimations de coûts futurs ou de dépenses qui s’ajoutent à un projet initial. Mais ensemble, les hausses documentées atteignent bel et bien environ un demi-milliard de dollars.
| Projet | Budget initial ou référence | Montant révisé / dépense | Hausse documentée |
|---|---|---|---|
| Dossier santé numérique (DSN) | 265,4 M$ pour le projet pilote | Environ 401 à 403 M$ | Environ 136 à 138 M$ |
| SIFA / ancien SIFARH | 96,2 M$ pour le volet finances-approvisionnement; 202 M$ pour le projet initial avec RH | Près de 300 M$ en février 2026; 329,4 M$ autorisés en juillet 2026 | Environ 230 M$ pour le volet SIFA |
| Votre Santé | Dépenses engagées de 6,97 M$ au 12 décembre 2024; budget politique initial évoqué à 30 M$/an | Projet distinct maintenu, intégré à une stratégie plus large | Montant précis de dépassement non établi publiquement |
| Orchestrateur de rendez-vous | 18 M$ | Plus de 126 M$ | Plus de 108 M$, soit +600% |
Total indicatif des hausses chiffrables principales: environ 474 M$ à 476 M$, avant même d’attribuer un dépassement proprement dit au portail Votre Santé. C’est ce qui donne du poids à l’expression « un demi-milliard de dollars ».
Le Dossier santé numérique est le projet phare destiné à remplacer ou unifier une partie des dossiers cliniques électroniques. Il doit notamment permettre au personnel autorisé d’accéder à l’information clinique d’un patient dans différents établissements du réseau.
Le projet pilote, notamment déployé au CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal et au CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec, avait été évalué à 265,4 millions de dollars. En juin 2025, Thomas Gerbet rapportait toutefois un dépassement de 136 millions de dollars, soit près de 50% du budget de départ. Le montant nécessitant une approbation gouvernementale était alors présenté comme étant de 138 millions.
L’explication reconnue publiquement par le ministre Christian Dubé: les coûts de formation du personnel avaient été sous-évalués. Santé Québec a aussi mentionné les tablettes, les appareils connectés et d’autres coûts d’implantation périphériques qui n’auraient pas été pleinement intégrés à la planification initiale. Le réseau compte environ 30 000 personnes à former pour cette phase du projet.
Ainsi, le projet pilote se rapproche d’une facture de l’ordre de 401 à 403 millions de dollars, sans que cela règle la question du coût du déploiement élargi dans les autres établissements du réseau.
Le SIFA vise à remplacer des systèmes vieillissants de gestion des finances et de l’approvisionnement dans les établissements de Santé Québec. À l’origine, il faisait partie du projet plus large SIFARH, qui comprenait aussi un volet ressources humaines.
Le Conseil du trésor avait autorisé, le 31 mai 2022, un budget de 202 millions de dollars pour l’ensemble SIFARH sur 48 mois: 99,5 millions pour le volet finance-approvisionnement et 102,5 millions pour les ressources humaines.
Or, le volet SIFA à lui seul a connu une explosion de coûts. L’Autorité des marchés publics indiquait le 7 mai 2026 que les coûts de développement, initialement évalués à 96,2 millions, approchaient les 300 millions en février 2026. Le projet était suspendu depuis octobre 2025, mais continuait de générer des redevances de 723 000 dollars par mois.
Le 17 juillet 2026, le gouvernement a autorisé la poursuite du projet dans un cadre de gouvernance renforcé et a fixé son enveloppe à 329,4 millions de dollars. Cela signifie que le Québec prévoit dépenser 329,4 M$ pour le seul volet SIFA, alors que cette composante était initialement évaluée à 99,5 M$ dans le projet global.
La hausse est donc d’environ 230 millions de dollars pour la seule partie finances et approvisionnement. Le contrat initial attribué à LGS, filiale d’IBM, atteignait 408,7 millions de dollars et comprenait aussi des coûts d’exploitation et de maintien.
Le portail Votre Santé devait devenir une porte d’entrée numérique pour les soins de première ligne: information, orientation des patients et accès à certains rendez-vous. Lors de la campagne électorale de 2022, la CAQ évoquait un coût potentiel d’environ 30 millions de dollars par année à terme.
Les données obtenues par accès à l’information montrent qu’au 12 décembre 2024, Santé Québec avait déjà engagé 6 974 699 dollars pour le programme Votre Santé. sante
Le problème est que Votre Santé n’a pas évolué comme un simple portail autonome: ses fonctions de prise de rendez-vous et d’orientation se sont entremêlées avec l’orchestrateur de rendez-vous. La ministre Sonia Bélanger a elle-même distingué, lors de l’étude des crédits 2026-2027, le portail Votre Santé — présenté comme un projet de 17 M$ demeuré dans son budget — de l’orchestrateur plus large, dont les coûts ont explosé.
Il faut donc éviter une double comptabilisation. À ce jour, les informations publiques permettent de constater les dépenses du programme Votre Santé, mais ne permettent pas d’isoler avec la même précision un dépassement final qui lui serait exclusivement attribuable.
L’orchestrateur de rendez-vous est un outil destiné à relier les patients, particulièrement ceux qui n’ont pas de médecin de famille, aux cliniques disposant de plages de consultation. Il s’appuie sur une première solution développée avec l’entreprise québécoise Petal à partir de 2020.
Le coût initial était de 18 millions de dollars. En mai 2026, Radio-Canada rapportait que la facture totale dépassait 126 millions de dollars, soit une hausse de plus de 108 millions ou environ 600%.
Cette hausse s’explique en partie par l’élargissement du mandat: davantage de cliniques connectées, plus de licences et de fonctionnalités, puis le développement d’une nouvelle solution avec CGI. Toutefois, un document confidentiel cité par Radio-Canada parlait aussi d’une « perte de contrôle sur les coûts ».
La ministre de la Santé a soutenu que le montant de 18 M$ concernait le projet Votre Santé/Petal initial, tandis que l’orchestrateur gouvernemental était un projet plus large. Cette distinction administrative est importante mais elle ne change pas l’enjeu financier: les dépenses liées à la prise de rendez-vous numérique ont franchi le seuil de 126 M$.
Le fil conducteur des quatre projets est moins l’échec de la numérisation elle-même que la faiblesse de son encadrement initial:
L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si le Québec doit numériser son réseau de santé — la réponse est clairement oui — mais si l’État est capable de chiffrer honnêtement les coûts complets, de découper les projets en étapes contrôlables et de publier rapidement les écarts lorsqu’ils surviennent.