
Les Canadiens s’indignent volontiers devant le système de crédit social chinois. Cette surveillance étatique qui note les citoyens, récompense la conformité et punit les écarts semble appartenir à un univers dystopique étranger à nos valeurs.
Pourtant, un mécanisme étrangement similaire opère déjà ici et il est accepté, sans broncher, à savoir la fameuse cote de crédit.
Comme le crédit social chinois, la cote de crédit canadienne est un système de notation qui suit les individus tout au long de leur vie.
Elle récompense certains comportements (payer à temps, maintenir des dettes « saines ») et punit d’autres (retards, faillites, même fermer des comptes).
Les deux systèmes créent une hiérarchie invisible entre citoyens de première et de seconde classe.
La différence majeure qu’on invoque?
L’un est géré par l’État, l’autre par des entreprises privées.
Mais cette distinction rassure-t-elle vraiment? Equifax et TransUnion, ces géants opaques, détiennent un pouvoir immense sur votre vie sans que vous ayez choisi de participer. Vous ne pouvez pas refuser d’avoir un dossier de crédit.
Il existe — que vous le vouliez ou non.

Les Canadiens croient que leur cote de crédit reflète fidèlement leur « fiabilité financière ». C’est faux. Ce système est truffé de failles qui peuvent détruire votre réputation économique sans faute réelle de votre part.
Les agences accumulent régulièrement des erreurs.
Une étude américaine a révélé qu’une personne sur quatre trouve des inexactitudes dans son dossier. Un paiement correctement effectué apparaît comme un retard. Une dette remboursée persiste dans votre dossier. Pire encore, les victimes de vol d’identité voient leur cote s’effondrer pour des dettes qu’elles n’ont jamais contractées.
Corriger ces erreurs? Un cauchemar bureaucratique qui peut prendre des mois, pendant lesquels votre vie reste bloquée. Entre-temps, vous êtes présumé coupable.

Une mauvaise cote ne vous empêche pas seulement d’obtenir un prêt.
Elle peut vous refuser un logement, certains employeurs la consultent avant l’embauche, elle augmente vos primes d’assurance. Comme le crédit social chinois qui limite l’accès aux trains ou aux écoles, la cote de crédit canadienne ferme des portes essentielles à la participation sociale.
Vous pouvez être un citoyen exemplaire, payer vos factures religieusement mais une urgence médicale, une perte d’emploi ou simplement l’absence d’historique d’endettement (parce que vous vivez selon vos moyens) suffisent à vous marginaliser économiquement.
Le parallèle le plus troublant reste l’acceptation sociale.
Les Chinois qui critiquent leur système de crédit social risquent des représailles. Les Canadiens qui questionnent leur cote de crédit sont perçus comme irresponsables ou paranoïaques. Dans les deux cas, le système s’est normalisé au point de devenir invisible.
Nous avons intériorisé l’idée qu’être noté, surveillé et classé par des algorithmes privés est le prix normal de la vie moderne. Nous acceptons qu’une formule secrète, que personne ne peut vraiment contester, détermine notre valeur sociale.
Plusieurs facteurs expliquent pourquoi les Canadiens ne voient pas cette ressemblance.
D’abord, la privatisation rassure… faussement. Nous croyons que « privé » signifie « libre » alors que ces entreprises exercent un monopole de fait aussi contraignant qu’un contrôle étatique.
Ensuite, le système présente une façade de mérite. Si vous avez une bonne cote, c’est que vous l’avez « méritée ». Cette illusion masque les biais systémiques qui pénalisent les pauvres, les nouveaux immigrants, les jeunes et tous ceux dont la vie ne correspond pas au modèle d’endettement prescrit.
Enfin, critiquer la Chine est politiquement confortable. Reconnaître que nous avons notre propre version du problème exigerait de remettre en question notre système économique, ce qui dérange bien davantage.
La cote de crédit canadienne nécessite une réforme urgente.
Transparence obligatoire des algorithmes, droit à l’oubli pour les erreurs passées, responsabilité réelle des agences en cas d’erreurs et surtout, reconnaissance que ce système affecte des droits fondamentaux et devrait être soumis à une surveillance démocratique.
Tant que nous refuserons de voir notre propre système de notation sociale pour ce qu’il est, nous resterons mal placés pour critiquer celui des autres.
L’ironie est cruelle: nous dénonçons la surveillance chinoise tout en tendant volontairement nos vies à Equifax et TransUnion, convaincus que c’est différent parce que c’est « nous » [et non l’État communiste chinois] qui formons le terreau social où ce piège-de-notation a pris forme… et est administré, contre nous et contre des aspects pourtant fondamentaux de nos vies.
