
Au Canada et au Québec, un phénomène alarmant se déploie sous nos yeux: une poignée d’individus fortunés contrôle l’écrasante majorité des actifs boursiers, laissant le grand public dans une situation financière de plus en plus précaire.
Dans un contexte où l’inflation gruge le pouvoir d’achat et où les prix de pratiquement tout augmentent, la classe moyenne se retrouve coincée entre l’érosion de son épargne et des barrières de plus en plus hautes pour accéder à la richesse.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes et sont sans appel. Au Canada, le 1% des familles les plus riches détient 24% du patrimoine net total du pays, tandis que les 10% les plus fortunés possèdent 53% de la richesse nationale. Au Québec, la situation est similaire, bien que légèrement plus concentrée: les 20% les plus riches détiennent 68% de l’ensemble des actifs financiers.
Mais c’est dans la propriété d’actions que la concentration atteint des sommets vertigineux. Le 10% le plus riche de la population canadienne détient 83% des actions et parts, tandis que les 20% les plus fortunés en possèdent 92%. Au Québec, les chiffres sont tout aussi révélateurs: le 10% le plus riche détient 79% des actions et 84% des fonds communs de placement.
De l’autre côté du spectre, les 40% des familles les moins fortunées ne détiennent qu’environ 3,3% du patrimoine net total du Canada. Les 50% les plus pauvres au pays ne possèdent ensemble que 7% de l’ensemble des actifs financiers.
Cette réalité démonte complètement le mythe selon lequel les marchés financiers permettent à « monsieur et madame tout-le-monde » d’investir librement dans les entreprises de leur choix. Comme le souligne Julia Posca, chercheuse à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), « il existe un décalage important entre le discours populaire sur l’épargne, qui prétend que quiconque peut s’enrichir grâce aux marchés financiers, et la réalité économique du Québec et du Canada, où seule une minorité privilégiée a pu accumuler une fortune grâce aux avoirs financiers ».

L’inflation récente a accentué ces inégalités de manière dramatique. Pendant que les travailleurs voient leur pouvoir d’achat s’éroder, les plus riches continuent d’accumuler de la richesse grâce à leurs investissements boursiers.
Le S&P 500 a vu sa valeur augmenter de plus de 10 billions de dollars en une seule année, pour atteindre 44 billions de dollars. Ceux qui possèdent des actions ont vu leur fortune exploser, tandis que ceux qui n’en détiennent pas ont dû composer avec la hausse du coût de la vie.
Au Québec, le salaire minimum a atteint 15,75 $ l’heure en mai 2024, soit une hausse de 3,28%. Mais cette augmentation arrive à peine à suivre l’inflation, qui se situait à 3,4% au même moment. Pour une personne au salaire minimum travaillant à temps plein, cela représente un revenu annuel d’environ 32 760 $, bien en deçà du « revenu viable » nécessaire pour sortir de la pauvreté.
La classe moyenne se retrouve ainsi prise en étau: ses revenus stagnent ou progressent lentement, tandis que l’inflation gruge son épargne et que les actifs financiers détenus par les plus riches s’apprécient rapidement.
Les salaires après inflation ont été négatifs pendant plusieurs mois, forçant les familles à puiser dans leurs économies.
Comment en sommes-nous arrivés là? Pour comprendre cette concentration extrême de la richesse boursière, il faut remonter aux années 1980 et au virage néolibéral qui a transformé en profondeur l’économie canadienne.
Trois moments clés ont façonné cette transformation. D’abord, le « choc Volcker » du début des années 1980, quand la Banque du Canada a drastiquement augmenté les taux d’intérêt pour combattre l’inflation, provoquant une récession brutale avec un taux de chômage dépassant 12%. Cette politique monétaire a marqué l’abandon de l’objectif du plein emploi au profit des intérêts du capital financier.
Ensuite, l’Accord de libre-échange Canada-États-Unis de 1989 a ouvert la voie à la mondialisation néolibérale et à la délocalisation d’emplois manufacturiers bien rémunérés. Finalement, à partir des années 2000, le Canada a de nouveau misé massivement sur l’extraction et l’exportation de ressources naturelles, particulièrement le pétrole albertain, au détriment d’une économie diversifiée et innovante.
Cette période a aussi vu la financiarisation croissante de l’économie canadienne. Les fusions entre banques, compagnies d’assurance et courtiers ont été autorisées, permettant au secteur financier de prendre un poids démesuré dans l’économie. La déréglementation et la libéralisation des flux de capitaux ont favorisé l’expansion des grandes institutions financières, souvent basées à Toronto, qui sont devenues des acteurs mondiaux dans les paradis fiscaux.
Parallèlement, les politiques fiscales ont systématiquement favorisé les détenteurs de capitaux. Le taux d’inclusion des gains en capital – la portion imposable lorsqu’on vend un actif avec profit – est demeuré à 50% pendant des décennies, alors que les revenus de travail sont imposés à 100%. Cette asymétrie fiscale signifie qu’une personne qui s’enrichit en vendant des actions paie proportionnellement moins d’impôt qu’un travailleur qui gagne le même montant en salaire.
Les taux d’imposition des entreprises ont également chuté dramatiquement. En 1982, les taux combinés fédéral et provinciaux dépassaient 50% mais ils ont été réduits progressivement pour atteindre des niveaux beaucoup plus bas, sous prétexte de stimuler l’investissement et la productivité. Le résultat? Une concentration accrue de la richesse entre les mains d’une élite, sans les gains de productivité promis.

Face à ce portrait sombre, la question demeure : est-ce que les gens de la classe moyenne peuvent encore protéger leur patrimoine financier en investissant dans les actions, malgré l’inflation et la concentration de la richesse?
La réponse est nuancée mais oui, c’est encore possible – à condition de comprendre les mécanismes et d’adopter les bonnes stratégies.
Paradoxalement, l’investissement boursier demeure l’un des rares moyens pour la classe moyenne de se constituer un patrimoine significatif à long terme, surtout dans un contexte inflationniste.
L’avantage des actions face à l’inflation
Contrairement aux liquidités qui perdent leur pouvoir d’achat avec l’inflation, ou aux obligations dont les prix baissent quand les taux d’intérêt augmentent, les actions offrent une certaine protection contre l’inflation.
Les entreprises peuvent généralement transférer les coûts additionnels à leurs clients en augmentant leurs prix, ce qui permet de maintenir ou d’accroître leurs marges de profit.
Historiquement, les actions ont surpassé l’immobilier sur le très long terme, offrant des rendements supérieurs sur des périodes de 40 ans.
Des outils accessibles: CELI et REER
Les Canadiens disposent de deux véhicules d’investissement fiscalement avantageux qui peuvent niveler partiellement le terrain de jeu : le compte d’épargne libre d’impôt (CELI) et le régime enregistré d’épargne-retraite (REER).
Le CELI permet de faire fructifier ses investissements à l’abri de l’impôt, avec un plafond de cotisation de 7 000 $ pour 2025. Pour une personne dans une tranche d’imposition basse, c’est souvent le meilleur choix, car les retraits sont entièrement libres d’impôt. Le REER, quant à lui, offre une déduction fiscale immédiate et convient mieux aux personnes ayant un revenu élevé.
En 2023, 11,3 millions de déclarants ont cotisé à un REER ou un CELI, et environ 62% des Canadiens possèdent un CELI. Cependant, les statistiques révèlent une inégalité flagrante: parmi ceux qui cotisent à un REER, plus de la moitié (54%) avaient un revenu de 80 000 $ ou plus. Les personnes à faible revenu sont largement exclues de ces mécanismes d’épargne, faute de revenus suffisants après avoir payé leurs dépenses de base.

Des stratégies concrètes pour investir avec de petits montants
Pour la classe moyenne qui souhaite investir malgré des ressources limitées, plusieurs stratégies peuvent être mises en œuvre:
Épargner d’abord, dépenser ensuite: Idéalement, mettre de côté 10 à 20% de son revenu après impôt pour l’investissement. Même de petits montants réguliers peuvent s’accumuler grâce à la capitalisation.
Automatiser ses placements: Programmer des virements automatiques mensuels vers un compte d’investissement permet d’épargner sans y penser et de bénéficier de la méthode des achats périodiques par sommes fixes.
Privilégier les fonds négociés en bourse (FNB/ETF) à faibles coûts: Ces véhicules offrent une diversification instantanée à des frais minimes. Un FNB indiciel comme celui qui suit le S&P 500 permet d’investir dans des centaines d’entreprises avec une seule transaction. Au Canada, des FNB comme le Vanguard S&P 500 Index ETF (VFV) ou les FNB MSCI Canada offrent une exposition diversifiée à des ratios de frais aussi bas que 0,33% annuellement.
Commencer petit, mais commencer: Il est contre-productif d’investir moins de 3 000 à 5 000 $ dans des actions individuelles à cause des frais de transaction mais les FNB permettent de débuter avec des montants beaucoup plus modestes.
Adopter une perspective à long terme: Les marchés fluctuent à court terme, mais l’histoire montre que les actions génèrent des rendements solides sur des périodes de 10, 20 ou 40 ans.
Malgré ces outils, il faut reconnaître que d’importantes barrières persistent. La chercheuse Julia Posca met le doigt sur le problème fondamental: « La plupart des salariés n’ont pas la marge de manœuvre financière nécessaire pour investir dans différents types d’actifs financiers ».
Quand une personne au salaire minimum peine à payer son loyer, son épicerie et ses factures, comment peut-elle épargner pour investir? Quand 50% des Canadiens sont à 200 $ près de ne pas pouvoir payer leurs factures mensuelles, comment peuvent-ils penser à acheter des actions?
L’accès à la propriété immobilière, traditionnellement considéré comme le principal moyen d’accumulation de richesse pour la classe moyenne, devient de plus en plus inaccessible, surtout pour les jeunes. Cette exclusion du marché immobilier rend l’investissement boursier encore plus crucial, mais beaucoup n’ont tout simplement pas les moyens de le faire.
Cette concentration extrême de la richesse n’est ni inévitable ni souhaitable. Elle découle de choix politiques délibérés qui ont privilégié les détenteurs de capitaux au détriment des travailleurs.
Des solutions existent pour renverser cette tendance:
Réformer la fiscalité des gains en capital: Augmenter le taux d’inclusion des gains en capital pour rapprocher l’imposition de la richesse de celle du travail. Le gouvernement fédéral a récemment annoncé une hausse à 66,67% pour les gains dépassant 250 000 $, une mesure progressive qui contribue à équilibrer les règles du jeu.
Instaurer un impôt sur la fortune et les successions: Taxer les patrimoines les plus élevés et les héritages importants permettrait de réduire la concentration de la richesse tout en finançant des services publics essentiels. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) recommande cette approche pour réduire les inégalités.
Combattre l’évasion fiscale: Renforcer les moyens de l’Agence du revenu du Canada et de Revenu Québec pour lutter contre les paradis fiscaux et imposer une transparence corporative avec un registre public des bénéficiaires effectifs.
Augmenter les salaires réels: Relever substantiellement le salaire minimum et indexer les salaires sur l’inflation permettrait aux travailleurs de disposer d’une marge de manœuvre pour épargner et investir.
Renforcer les régimes de retraite publics: Améliorer le Régime de pensions du Canada et le Régime de rentes du Québec réduirait la dépendance aux investissements privés pour assurer une retraite décente.
Réguler davantage le secteur financier: Remettre en question la financiarisation de l’économie et imposer des balises plus strictes aux institutions financières limiterait leur capacité à accaparer une part disproportionnée de la richesse collective.
Oui, la classe moyenne peut encore protéger son patrimoine en investissant dans les actions, notamment via des CELI et des REER investis dans des FNB diversifiés à faibles coûts. C’est même l’une des rares stratégies disponibles pour contrer l’érosion du pouvoir d’achat causée par l’inflation. Mais cette réalité individuelle ne doit pas masquer l’enjeu collectif beaucoup plus large.
Le problème fondamental n’est pas que les gens de la classe moyenne n’investissent pas assez – c’est qu’ils n’ont souvent pas les moyens de le faire. Quand 83% des actions sont détenues par le 10% le plus riche, quand les 40% les plus pauvres possèdent à peine 3% de la richesse nationale, quand l’inflation gruge les salaires plus vite qu’ils n’augmentent, nous sommes face à un système économique profondément dysfonctionnel qui concentre la richesse au sommet plutôt que de la répartir équitablement.
Cette concentration n’est pas le fruit du hasard ou du simple jeu du marché. Elle résulte de quatre décennies de politiques néolibérales qui ont systématiquement favorisé le capital au détriment du travail : hausses de taux d’intérêt punitives, libre-échange débridé, dépendance aux ressources naturelles, déréglementation financière, réductions d’impôts pour les entreprises et les plus riches, et affaiblissement des syndicats.
Comment en sommes-nous arrivés là? Par des choix politiques. Comment en sortirons-nous? Par d’autres choix politiques. L’enrichissement d’une minorité sur le dos de la majorité n’est ni inévitable ni acceptable. Une fiscalité plus progressive, un impôt sur la fortune, des salaires décents, des services publics robustes et une réglementation financière plus stricte peuvent renverser cette tendance.
La question n’est pas seulement de savoir si la classe moyenne peut encore investir dans les actions. C’est de savoir quel genre de société nous voulons construire: une où seule une élite s’enrichit grâce aux marchés financiers, ou une où la prospérité est véritablement par est véritablement partagée.
