Un monopole aux multiples façades: quand les grandes entreprises sabotent la concurrence

Dans l’économie moderne, une stratégie commerciale particulièrement insidieuse se déploie sous nos yeux, souvent à notre insu.

Des grandes entreprises acquièrent discrètement des petites entreprises locales tout en conservant leurs noms d’origine, créant ainsi l’illusion d’un marché concurrentiel alors qu’un seul groupe contrôle en réalité l’ensemble des acteurs.

Cette pratique soulève des questions urgentes sur la protection des consommateurs et l’intégrité de nos marchés.

L’illusion de la concurrence

Le principe est simple mais redoutable: un grand groupe acquiert plusieurs petites entreprises d’un même secteur mais plutôt que de les fusionner sous une seule bannière, il conserve leurs noms respectifs.

Pour le consommateur, rien ne semble avoir changé.

Les enseignes familières sont toujours là, les noms locaux rassurent et l’apparence de diversité demeure intacte.

Pourtant, derrière cette façade, une transformation profonde s’opère. Toutes ces entreprises sont désormais équipées du même logiciel opérationnel, suivent les mêmes directives tarifaires et répondent aux mêmes objectifs de rentabilité.

La concurrence qui aurait dû réguler les prix et maintenir la qualité de service n’existe plus que dans l’apparence.

L’exemple révélateur du secteur de la climatisation

Le cas du Champion Group dans le domaine des systèmes de climatisation illustre parfaitement cette mécanique. Après avoir consolidé plusieurs entreprises locales sous son contrôle, le groupe a procédé à des augmentations de prix substantielles, multipliant parfois les tarifs par trois. Les justifications invoquées? La pandémie de COVID-19 et l’inflation.

Mais voici où le piège se referme: lorsqu’un consommateur prudent décide de comparer les prix en contactant d’autres entreprises, il découvre que ces « concurrents » affichent des tarifs similaires.

Ce qu’il ignore, c’est que ces autres entreprises appartiennent également au Champion Group.

Cette convergence des prix confirme alors dans son esprit que le tarif élevé est devenu la norme du marché, alors qu’en réalité, il n’y a tout simplement plus de véritable concurrence pour réguler les prix.

Des pratiques commerciales agressives

Au-delà de la manipulation des prix, certaines de ces entreprises adoptent des pratiques commerciales particulièrement agressives.

Des contrats sont présentés sur iPad pour signature rapide, avec des clauses enfouies dans les conditions générales.

Parmi celles-ci, des dispositions permettant à l’entreprise de saisir la maison du client si un seul paiement venait à manquer.

Ce type de clause témoigne d’une approche prédatrice qui profite de l’asymétrie d’information entre le consommateur et l’entreprise. Le client, pensant traiter avec une petite entreprise locale de confiance se retrouve en réalité face à une structure corporative aux ressources juridiques considérables.

Un phénomène qui dépasse le secteur de la climatisation

Cette stratégie ne se limite pas aux systèmes de climatisation. Elle se déploie dans de nombreux secteurs: la rénovation domiciliaire, les services funéraires, les soins vétérinaires, les cliniques dentaires, les services de plomberie et bien d’autres encore.

Partout, le même schéma se répète: acquisition discrète, maintien des noms locaux, centralisation opérationnelle et augmentation des prix.

Le consommateur moyen n’a aucune manière simple de savoir si l’entreprise qu’il contacte est véritablement indépendante ou si elle fait partie d’un conglomérat.

Les sites web restent distincts, les numéros de téléphone différents et même les employés peuvent ignorer l’ampleur de la structure dont ils font désormais partie.

Une attaque contre le principe même de concurrence

Ce qui rend cette stratégie particulièrement problématique, c’est qu’elle attaque le mécanisme fondamental censé protéger les consommateurs dans une économie de marché: la concurrence.

Dans un marché sain, la compétition entre entreprises devrait maintenir les prix raisonnables, encourager l’innovation et garantir la qualité du service. Lorsque cette concurrence devient une fiction soigneusement orchestrée, tout l’édifice s’effondre.

Les augmentations de prix ne sont plus tempérées par la crainte de perdre des clients au profit de concurrents. Les pratiques abusives ne sont plus sanctionnées par le risque de voir sa réputation ternie face aux alternatives disponibles.

Le consommateur perd son pouvoir de négociation le plus fondamental: celui de simplement aller voir ailleurs.

Que peuvent faire les consommateurs?

Face à cette réalité, plusieurs actions s’imposent:

Premièrement, il faut développer une vigilance accrue. Avant d’engager une entreprise, particulièrement pour des travaux importants, il convient de rechercher qui en est réellement propriétaire. Des bases de données commerciales et des recherches en ligne peuvent parfois révéler les structures de propriété.

Deuxièmement, il faut exiger une transparence totale sur les contrats. Tout document présenté pour signature rapide sur tablette devrait être lu attentivement, idéalement avec un délai de réflexion. Les clauses abusives comme celles permettant la saisie immobilière pour un paiement manqué méritent d’être contestées et dénoncées.

Troisièmement, il faut appuyer les véritables petites entreprises indépendantes. Leur demander explicitement si elles sont autonomes ou font partie d’un groupe plus large. Privilégier celles qui peuvent démontrer leur indépendance réelle.

Enfin, il faut exiger une intervention réglementaire. Les autorités de la concurrence doivent être alertées de ces pratiques et pressées d’agir. La consolidation déguisée en diversité devrait faire l’objet d’une surveillance accrue et le cas échéant, d’interdictions lorsqu’elle nuit manifestement aux consommateurs.

Ce phénomène touche tout le monde

Le monopole aux multiples façades représente une menace sérieuse pour l’équité du marché et la protection des consommateurs.

En sapant les mécanismes de la concurrence tout en maintenant son apparence, cette stratégie permet des abus tarifaires et des pratiques commerciales prédatrices qui seraient impossibles dans un marché véritablement concurrentiel.

La responsabilité de lutter contre ce phénomène incombe à tous: aux consommateurs qui doivent rester vigilants, aux médias (et surtout aux petits médias réellement indépendants) qui doivent exposer ces pratiques, aux régulateurs qui doivent les encadrer et aux législateurs qui doivent adapter le cadre juridique à cette réalité émergente.

Car ultimement, c’est la confiance dans l’économie de marché elle-même qui est en jeu lorsque la concurrence devient un théâtre d’ombres orchestré par quelques grandes entreprises invisibles.

Claude Gélinas

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